Patrick Hébrard ou le dépassement des genres.
Le travail de Patrick Hébrard fait naître un hapax des plus représentatifs de son projet, à savoir la vidéosculpture. Hapax oxymore - apparent- si l’on entend encore et le plus souvent pour « sculpture », un bloc travaillé de la main de l’homme, un bloc de matière imposant son volume dans un espace... et alors que le plus souvent, selon les fonctions antérieures de l’art, on y attend la figure. En effet, même si on accorde à ce genre de dépasser la copie simple du réel puisque de multiples allégories triomphent sur les tympans des monuments, on le croit imposer résolument un présent net, indéracinable. Et ce, plus encore si le matériau est noble et connotatif de l’inaltérable.
Or la vidéo est de l’ordre du passage, de l’image se faisant, de la ligne à la ligne de l’écran, on lui accorde la temporalité. Indissociable de la durée.
L’intelligence du projet de Patrick Hébrard tient à ce qu’il a compris que la sculpture est vue par un spectateur, en pieds, qui bouge, tourne autour d’elle, empruntant en le renversant le mouvement filmique ou en le traduisant en creux.
A ce qu’il a compris que, de plus et désormais, la sculpture emportée par la crise de la représentation, n’est pas miroir mais à la fois présentation et abstraction. En ce sens, elle rejoint/ est de l’ordre de l’installation, mécanique aux deux registres. Puisque l’image mouvement dans son temps, créant son temps est dans son déroulement en boucle inscrite, posée, « installée » en un lieu pour l‘instant où voir. Cette dualité, elle l’installation l’implique en réclamant que circule son spectateur qui la regardant de face, de biais, derrière, devant, induit qu’elle est du temps.
Plus encore les sculptures vidéos de Patrick Hébrard sont des machines à mouvoir, qu’il inclut ou pas dans des diffusions monobandes, pour exemple le Double Bind : une injonction contradictoire de 2003. Le double lien, que l’on peut lire aussi comme lien double- s’y atteste à divers titres qui reprennent tous le soubassement théorique de l’artiste. D’abord le dispositif réclame un partage de l’écran alors que le montage est en double bande. L’installation peut impliquer deux moniteurs verticaux mais sur un socle type de la statuaire.
Par ailleurs, dans le champ- double- un homme- Patrick Hébrard en performer- s’accroche fortement à deux longues tiges de métal ; en plongée, il s’efforce de retenir cet appareil, le mouvement du corps réclame de l’endurance car le système tourne. Du moins cela en produit l’effet, car c’est la caméra qui est fixée à l’extrémité de ces longues tiges, elles-mêmes arrimées sur un support poussé en hors cadre, ainsi chaque mouvement ou déplacement provoquent-ils des mouvements caméras. Si le corps paraît en total exercice et déstabilisé, c’est pourtant la caméra qui balaie l’espace.
La performance du corps qui décrit les jeux de forces auxquels constamment le corps est soumis est pour autant partagée avec la machine. L’exhibition de cette pression endurée n’est pas sans humour, l’homme s’agrippe, court, semble perdre pied- il rappelle une autre traduction- familière- de bind : he is in a bit of a bind : il est plutôt dans le pétrin ! Et il se démène pour retenir un point d’appui tout en progressant. Ailleurs, toujours à son corps défendant, dans Barrage, l’homme arc-bouté contre un morceau de mur qui le dépasse, change de position pour le retenir tout en se mouvant, pour le suivre, le porter, le dépasser. Or le même jeu renversant gagne puisque corps et mur sont agis sur place.
L’homme est toujours en intégralité, il porte l’effort, le cheveu qui gêne en voletant sur le visage : force et pression s’opposent, dans un non-lieu, parfois des voitures pourraient signaler un parking mais cela implique qu’il/le porteur est seul face à cette tâche. Porter le poids du monde lui est légué mais son trépignement loin d’en appeler à Atlas rejoint plutôt certains comiques du muet. Il est vrai que l’on ne parle pas dans la série des vidéos sculptures.
Autre constante qui glisserait, cette fois, Patrick Hébrard dans l’arte povera son matériau- planches, mur ou, pour Tentatives de fuite, plaques de polystyrène extrudé. Même si le métal sculpté peut s’imposer pour sa forme de plongeoir- à l’envers, puisque l’homme de L’Homme précipité- Traverse vidéo 2003- s’envole pour se coller au plafond, dans le refus du principe de gravité.
Ses sculptures rejoignant, par là, la contemporanéité avec cet emprunt aux matériaux triviaux. De même le corps actif garde le noir des pantalon et chemise habituels. Et même si son art est machinique, technologique, de manière sophistiquée sans afficher une fascination des machines, le dispositif reste minimaliste : un écran parfois partagé en deux, deux plaques de polystyrène ajourées accrochées très proches et en hauteur, ce qui implique, par ailleurs, une pratique diversifiée de regarder. L’installation réclame au spectateur, un effort parallèle à celui de l’homme toujours en prise à l’espace. Si lui, cet homme, le même corps agissant, capté en plongée alors qu’il, selon le titre programmatique, s’évertue pour rien, essayant de fuir, sans y parvenir davantage qu’il ne parvenait à se débarrasser de son mur ou à arrêter les barres de métal, s’il tourne, s’accroche, tombe sans chuter totalement, le spectateur doit chercher son espace, se pencher, revoir pour suivre la chute sans chute avec disparition par fragment de temps. Le désir que cela occasionne un « trou-trouble »- mot de l’artiste- de la perception du spectateur est comblé d’autant que le deuxième panneau ou « passoire » perpétue la tension. Il accumule trois couches d’écrans percées différemment ou sans trous pour la dernière, pour une unique projection ce qui délite l’homme, déforme sa silhouette prise ou non en ces trous, d’autant que des balles de tennis fluo ricochent et filent dans les trous mais sans réaction de sa part. Il est l’indemne en un nouvel écho aux films des débuts du cinéma ou encore à Keaton l’imperturbable mais toujours actif et producteur d’étranges systèmes.
Et pourquoi se refuser le souvenir plaisant du Chant du styrène quand Resnais, refusant les définitions génériques, transformait un film d’entreprise du plastique, en un joyeux poème aidé par le texte de Queneau. Le même esprit qui exclut toute différence entre pensée et plaisir porte ce travail-ci tout au long de ses déclinaisons gardiennes des mêmes préoccupations.
Ainsi tout au long, se réunissent minimalisme et/mais technologie pensée comme le passage d’une activité empirique- se débrouiller d’avec les matières- à une pensée formalisée, à une activité réglée par un raisonnement logique ; la tekné se lie au logos.
Sans doute, tant de strates devant la- pourtant apparemment si simple voire ludique- installation, décident-elles de la perplexité qu’elle occasionne car on ne quitte pas plus vite l’installation vidéosculpture, que l’homme ne quitte le champ polystyrène... La tentative de voir encore supprime toute fuite.
Simone dompeyre juillet 2005
