
Titre : Transcommunication
Année : 2003
Durée : 23 min.
Données techniques :
support d’enregistrement : DV
support de diffusion : DV
couleur, sonore
Réalisée avec le soutien de synesthésie à l’occasion de l’évènement
« transimages 2 : MOBILITES »
Sélection compétition internationale 2005 de la 11ème Biennale de l’image en mouvement, St-Gervais , genève.
Transcommunication est construit comme un reportage. Le film expose trois points de vue sur un "fait" photographique dont l’origine est une image prise par Céline Saas en 1991. En effet, cette jeune femme réalise une photographie, un autoportrait chez elle dans son salon qui révèle au développement le visage d’une femme sur l’écran de la télévision éteinte. Ce phénomène d’apparition et d’enregistrement d’une présence s’appelle transcommunication : il est la manifestation non rationnelle, surnaturelle, visuelle ou sonore d’une présence, généralement d’un mort, par des moyens de communication et de transmission (radio, télé...). Ce phénomène, qui a été identifié, est l’objet d’études parascientifiques.
Le film présente un montage de trois entretiens filmés avec :
Céline Saas témoin numéro 1,
un sémiologue spécialiste de la photo, Sylvain Lizon,
un spécialiste des phénomènes de transcommunication, Yves Lignon.
Le discours de chaque interviewé recadre l’expérience avec sa conception de la réalité et son système d’interprétation.
ENTRETIEN AVEC ERIC DENEUVILLE, Espace Croisé Roubaix, 2004.
ED : Quelle est la genèse de ce travail ?
RB : J’ai appris l’existence de cette photographie il y a une dizaine d’années, par relation familiale. La sincérité du témoignage m’a amené à considérer cette image d’un œil plus attentif et je dois dire que j’ai été fortement impressionné par son pouvoir évocateur et même par sa qualité. C’est donc parce que l’image existait parallèlement au témoignage que j’ai décidé, bien plus tard il est vrai, d’en faire un film.
ED : Qu’en est-il donc de ce film ? Pouvez-vous présenter les principaux intervenants ?
RB : J’ai opté pour la forme documentaire. J’ai opéré ce choix parce que c’est la forme généralement admise de l’objectivité. C’est celle que l’on oppose à la fiction. C’est une forme d’emprunt qui véhicule et valide l’information. Si l’on parle de genre, on est ici entre le fantastique pour le sujet puisqu’il y est question d’un phénomène paranormal, et le documentaire pour la forme. Mais je tiens tout de même à préciser qu’il ne s’agit pas d’une fiction. Je n’ai pas monté de toute pièce cette histoire. Je ne m’intéresse pas à ce type de fonctionnement. Et d’une manière générale, mon travail est, je crois, véritablement ancré dans le réel. C’est parce que la photographie et le témoignage existent que le film a pu se faire.
L’œuvre se construit sous nos yeux par le discours. Madame Saas raconte son histoire et sa relation à la photo. Yves Lignon du Laboratoire de Parapsychologie de l’Université de Toulouse fait un exposé général sur certains phénomènes et plus précisément sur la Transcommunication. Enfin Sylvain Lizon, directeur du Centre Photographique d’Ile-de-France, analyse - en bon sémiologue - le contenu de l’image. Donc trois regards croisés sur un même objet. Le discours de chaque interviewé recadre l’expérience avec sa conception de la réalité et son système d’interprétation. En même temps qu’ils participent d’un système de validation de par leurs statuts et leurs fonctions, je considère les trois intervenants comme co-auteurs de l’oeuvre. Et l’on pourrait considérer ici la présence d’un quatrième intervenant ou plutôt d’un revenant. La question centrale du film est en effet l’apparition, sur une photographie que Madame Saas a fait d’elle-même dans son intérieur, du visage d’une femme inconnue sur le téléviseur, alors éteint. Madame Saas en est absolument certaine.
ED : Lors de la projection, le spectateur oscille sans cesse entre crédulité et septicisme. Le fait que deux des trois intervenants soient des spécialistes de leurs disciplines renforce le sentiment d’objectivité. Prenez-vous position sur la véracité de cette apparition ?
RB : Au-delà de la question de l’apparition et d’un certain questionnement simpliste auquel on ne peut, dans bien des cas, pas échapper et que l’on pourrait énoncer par ”vous y croyez ou vous n’y croyez pas?”, c’est le doute que la photo et le film lui-même installe qui m’intéresse. Pour ma part, bien que ne m’adonnant pas au paranormal, je suis convaincu de la sincérité du témoignage de Madame Saas ainsi que de l’existence de la photographie originale datant de 1991, qui est un tirage argentique non issu d’un montage ou autre ”photoshopage”. Je l’ai d’ailleurs en ma possession. Petite parenthèse : Il m’est arrivé, lors d’une présentation du fim, de me faire apostropher par une spectatrice qui s’étonnait que Transcommunication puisse être étiquetté ”film d’artiste” alors qu’il s’agissait pour elle d’un faux documentaire raté puisque selon elle, les témoignages étaient écrits et les intervenants lisaient sur un prompteur ! Mon film assume même cette lecture et je trouve cela très troublant que certains, dans leur système d’interprétation de l’image, puissent y voir des mauvais acteurs qui lisent sur des prompteurs, je n’aurais pas imaginé ça!
Ce coté ”imposture”, qui est latent dans la lecture qu’on peut avoir du film, est en général au cœur du débat populaire sur l’art contemporain et ses productions : "est ce qu’on ne se foutrait pas un peu de ma gueule, là ? "
Au risque de me répéter, je ne construis pas de fiction aussi bien dans le domaine de la vidéo que dans mes autres activités liées aux arts plastiques. Cependant ce type d’antagonisme réalité/fiction m’intéresse. Avec Transcommunication, on peut penser à rationnel/irrationnel ou à la coexistence de deux fonctionnements qui ne se cotoient pas, tel que science et parascience, l’un ayant pouvoir et reconnaissance et rejetant l’autre dans l’ombre. On retrouve le même phénomène dans l’art contemporain. Il coexiste différents réseaux dans les pratiques artistiques de notre temps. Qui connait, par exemple, ce peintre amoureux de la matière et qui vend si bien rue de Seine, ou cette autre qui pratique la taille-douce et à qui l’on passe commande d’un timbre-poste et qui donc façonne, lui aussi, notre environnement, ou ce dernier peintre officiel aux armées ?
On peut dire que, dans le domaine artistique comme dans pas mal d’autres, les mondes parrallèles ne rentrent pas en relation.
ED : Dans vos vidéos réalisées dans différentes manifestations politiques, religieuses ou d’ordre social, vous affirmiez avec force des convictions, généralement à contre-courant des idées affichées par les manifestations. Dans Rien à déclarer, véhiculant une automobile transformée en oeuvre d’art, vous vous heurtiez aux douaniers des pays traversés lors de votre périple. Votre engagement est-il de même nature dans Transcommunication ?
RB : Les vidéos dont vous parlez sont des actions filmées. Elles se passent dans l’espace public et sont en prise directe avec le réel, comme une volonté d’aller au devant des événements, des personnes physiques et des autorités. Tout cet aspect n’est pas présent dans Transcommunication. Je suis beaucoup plus en retrait, j’orchestre plus que je n’agis. Je n’apparais pas dans la vidéo et je n’ai pas non plus pris la photographie dont il est sans cesse question. Les intervenants, comme je l’ai dit, sont co-auteurs. Leur discours a une incidence sur le devenir du film. Ils le construisent en complicité avec moi, si l’on veut. Par contre, dans les vidéos que vous citez, le contexte général dans lequel se déroulent les actions participe aussi de l’élaboration de la vidéo, mais la relation est davantage de l’ordre de l’affrontement. Les gens ne sont, par exemple, évidemment pas prévenus qu’ils vont être filmés par un type qui remonte leur manisfestation à contre-sens. C’est une forme de violence, comme dans le cas d’un douanier filmé à son insu en caméra cachée. Ceci pour dire que le positionnement même de la caméra témoigne d’un engagement différent, puisque dans Transcommunication, il y a consentement à s’exprimer face à l’objectif. Cependant, si l’on veut mettre ces différents travaux vidéo en perspective, il me semble que tous sont, à leur manière, des tentatives de brouiller les pistes et d’affirmer la complexité du réel.
Avec les actions dans les manifestations, se pose la question du point de vue sur un événement. On oscille entre subjectivité et objectivité. Le rapport individu/collectif est rendu problématique. Dans Rien à déclarer, c’est la question du statut de l’œuvre et de sa reconnaissance par une autorité, non compétente dans le domaine artistique, qui est en jeu. C’est ce type de glissement que l’on retrouve dans Transcommunication. Si l’interprétation du réel est mise en cause dans certaines autres vidéos, on bascule ici dans le domaine de l’irréel : à quoi avons-nous affaire ? Tout d’abord, ce film est-il un documentaire ou une ”vidéo d’artiste” ? Puis cette photographie, dont il est question tout au long de la vidéo, est-elle une vulgaire photo extraite d’un album de famille ou un enregistrement d’un phénomène paranormal ? Enfin, qu’en est-il du visage de cette femme qui apparaît sur l’écran de télévision (éteint). Est-ce l’image d’une actrice oubliée, d’une invitée de plateau télé ou une apparition fantomatique, l’image d’une personne décédée, telle que le définit le phénomène de la Transcommunication ? Cette double lecture est rendue possible par le choix du casting, exception faite du témoin. J’ai choisi de faire appel à un spécialiste des phénomènes paranormaux et à un autre de la lecture photographique. Ils représentent chacun à leur manière l’autorité compétente. Ils posent solidement l’interprétation, la rendent crédible et affirment une orientation de la lecture de ce fait photographique. Il n’y a pas, dans ce travail comme dans les autres, de souci d’objectivité, bien que la forme documentaire y invite. Les points de vue sont affirmés comme subjectifs.
Si le procédé d’autofilmage, adopté lors des remontées de manifs, affirmait un point de vue subjectif, il était aussi un moyen de faire ”participer” le spectateur en lui proposant de renouveller l’expérience à chaque visionnage. Transcommunication fait aussi appel à la participation du spectateur. Le choix des intervenants n’est pas fait selon un mode pour ou contre, j’ai donc misé sur le septicisme du spectateur. Celui-ci fait fonction de contre pouvoir et permet au questionnement d’émerger.
ED : Transcommunication semble être une pièce importante dans votre travail. Quels développements y voyez-vous ? Vers quels horizons souhaitez-vous vous tourner maintenant ?
RB : Aujourd’hui, c’est assez frais et l’on sait que l’on a toujours une tendresse particulière pour le petit dernier. Bien qu’en apparence ce travail ne ressemble pas à ce que j’ai pu faire auparavent, je ne considère pas qu’il s’agisse d’une rupture ou d’une nouvelle orientation. Je n’avais jamais abordé le surnaturel ou même le thème de la Mort, c’est chose faite, et je ne m’en ferais pas une spécialité. On a l’habitude, et c’est très rassurant, de juger de la cohérence d’une démarche artistique par l’identification d’un style et de repères formels. Je ne m’en soucie pas. Cependant, je reste bien conscient que l’aspect protéiforme et pas forcément identifiable de mon travail, n’est pas le garant d’une quelconque qualité. La figure de l’artiste qui n’est jamais là où on l’attend est assez commune et parmi les attitudes artistiques reconnues, celle-ci n’échappe pas non plus à un certain conventionnel. Mais pour répondre à votre question, j’ai un peu de mal à me projeter dans l’avenir, alors... De plus, je constate que les orientations d’un travail ou l’émergence de nouvelles pièces, ne dépendent pas de ma seule volonté. Bien souvent, à la suite de telle invitation ou proposition, de nouveaux projets se mettent en place. Pour conclure, une précision : le film est autonome mais il peut aussi se présenter sous une forme plus complexe. Je peux joindre à la vidéo, si les conditions d’exposition s’y prêtent, la photo originale ainsi qu’un écran de veille pour ordinateur. Cet écran de veille (téléchargeable sur internet *) a pour visuel l’écran de télévision tel qu’il apparaît sur la photo. Donc, le détail représentant le téléviseur avec l’apparition se substitue à l’écran de l’ordinateur au moment ou celui-ci s’éteint, au moment de cette ”perte de vigilance ”. C’est un moyen pour moi de réactiver l’apparition, tout en lui faisant perdre son ”aura” de phénomène singulier par une large diffusion.
