Mesure pour mesure
Franck et Olivier Turpin sont artistes, frères et jumeaux : ils ont fait de ces deux dernières données naturelles, le prétexte et le moyen de leur démarche artistique. À la manière de Gilbert and Georges ou bien de John Wood et Paul Harrison, qui eux ne sont ni frères ni jumeaux mais qui travaillent à deux, leur pratique est d’ordre performatif et le corps y tient le rôle principal. Un corps double dont l’apparence produit d’emblée un trouble de la vision comme si, décidemment, voir des jumeaux c’était voir double, donc voir trouble et douter pour un moment de ses propres facultés visuelles. Leur ressemblance est « frappante » et les deux artistes renforcent l’impact en apparaissant vêtus de la même panoplie de cosmonaute de laboratoire, combinaisons blanches propices aux expériences les plus audacieuses. Ils exploitent et interrogent cette particularité de la gémellité qui consiste à être semblables et pourtant différents, dans des dispositifs en faux miroirs : l’un face à l’autre, l’un derrière l’autre, l’un à côté de l’autre agissant dans des directions opposées, accomplissant chacun leur tour et l’un après l’autre la même action dans le même espace, etc. Ils déclinent ainsi des jeux gémellaires qui peuvent passer pour des curiosités de la nature susceptibles de flatter le goût pour les choses rares et donc précieuses, et qui peuvent fasciner le regardeur en décuplant sa pulsion scopique ; il serait cependant dommage d’en rester à cette passagère sidération tant l’usage que ces deux artistes font de leur ressemblance - voire de leur réplique visuelle en tout cas - permet d’interroger de manière singulière, à partir du médium vidéo et presque toujours en relation avec le paysage, les régimes spéculaires liés au dédoublement, à la répétition, à la réflexion, à l’écho, la symétrie, la duplication, etc., autant de figures du double déclinées sur un mode souvent burlesque, parfois fantastique.
Comme pour renforcer l’idée que ces deux corps semblables ont été fabriqués à partir du même moule, du même modèle, les deux artistes accomplissent leurs actions en étant reliés entre eux par autant de vêtements-objets, de formes sculpturales, de bâtons-témoin qui font référence au moule servant à fabriquer des objets en série ou à réaliser un tirage de sculpture en plâtre ou en bronze. Cet ensemble de prothèses, loin de décupler les possibilités de chacun des corps dans l’espace (elles ont plutôt pour effet d’entraver les mouvements de chacun), matérialise ce corps double comme individu, c’est-à-dire indivisible, et qui fait de cette indivisibilité un instrument de mesure, inouï mais aussi qui leur est propre, pour expérimenter les distances entre eux, et entre leur corps double et le monde. Lorsqu’ils ne sont pas reliés par ces objets-prothèses et qu’ils accomplissent séparément une action - mais encore s’agit-il toujours de la même action filmée deux fois comme dans Transdrougs 2 ou bien Défilé 2 et Défilé 3 - les deux plans sont présentés côte à côte ou l’un au-dessus de l’autre dans le même cadre (on peut remarquer alors que la distinction des deux cadres met aussitôt en doute l’identité de chacun des corps filmés). Pour atténuer la gravité ontologique ou philosophique de ce questionnement, les artistes agissent avec l’élégance de l’humour et la dérision du burlesque.
Si leurs pratiques sont diverses, du dessin d’animation à la sculpture en passant par la performance et l’installation, c’est le medium vidéo qui fédère l’hétérogénéité des supports utilisés, permet de conserver les traces des actions et fait facilement circuler le travail. Ainsi, Franck et Olivier Turpin déclinent sous forme de courtes et nombreuses vidéos leurs actions dont un grand nombre s’inscrivent dans le paysage, naturel ou urbain. Dès 1997, dans Siamoiseries 2, ils crapahutent, coiffés d’une casquette à deux places, dans un paysage lacustre dont les surfaces d’eau réfléchissent l’image des deux corps qui en font quatre; multipliant ainsi le motif comme dans une vision kaléidoscopique. Dans Siamoiseries 3, ils arpentent, mesurent et testent des sols marécageux, ou bien rocheux en bordure de mer, chaussés de doubles bottes en caoutchouc qui rendent leur progression très difficile ; un bruitage d’atelier renforce les sensations tactiles. Au gré des invitations ou de leur propre initiative, les frères artistes performent une action souvent simple, programmatique, dans des espaces ouverts, des paysages plus ou moins dessinés, plus ou moins scénographiés par l’usage économique et social. Siamoiseries 4 ou Export par exemple, situent les actions dans un port et une zone de fret où le marquage au sol et toute la signalétique sont très présents et organisent les déplacements des artistes. Ils se déplacent dans ces paysages selon des contraintes très précises, liées aussi bien aux entraves qui les relient (vêtements et sculptures) qu’aux moyens de transport qu’ils utilisent (vélo, course à pied, barque, etc.). Tandem par exemple montre les deux artistes engagés dans une course effrénée en tandem, filmée comme un tour de France ou une tentative de record, alors même que le sprint s’achève au bout d’un ponton par un plongeon dans un lac, après avoir traversé des zones des zones urbaines et périurbaines. Pass the Baton (2003)fait référence de façon encore plus explicite à un exploit sportif puisque les deux artistes, tenant chacun l’extrémité d’une sculpture bâton très ombilicale, réalisent une sorte de marathon à travers la ville de Salamanque, filmé depuis l’arrière d’une moto qui les précède et inscrit ainsi toujours leurs corps dans le paysage urbain littéralement traversé par cet étrange attelage.
Des vitesses de déplacement et des rythmes de mouvements sont ainsi testés dans des paysages qui sont cadrés en fonction de l’amplitude des actions : plans fixes, travellings latéraux, avant ou arrière ; plans d’ensemble, larges ou très larges assurent la continuité entre un corps et l’autre, et entre les corps et l’espace naturel dans lequel ils s’inscrivent. Parcourir, courir, marcher, piétiner, grimper, tomber, glisser, s’accrocher, défiler, sont autant de tempos qui rythment les défis que chaque performance tente de relever. Dans tous les cas, l’exploit réalisé est dérisoire et l’expédition est dénuée de toute ambition héroïque ou de recherche de record, contrairement à de nombreux projets contemporains ou l’héroïsme avance masqué derrière l’alibi du dépaysement. L’entreprise se solde souvent par un échec, une fatigue, voir un épuisement ; reste alors la beauté du geste et l’acharnement à le répéter, alors même que le mouvement a perdu de son efficacité fonctionnelle. Un geste chorégraphique apparaît, qui relie le mouvement du corps au mouvement du paysage, comme dans un épisode de Siamoiseries 2 qui met en scène les deux corps reliés par une seule casquette : arrivant au bord d’une rivière qui reflète un paysage arboré et le ciel, le duo enchapeauté entre puis nage dans l’eau et par là-même brouille le reflet. Le mouvement crée autour d’eux une onde de cercles concentriques alors que le reflet du paysage se déforme puis disparaît. Le paysage semble alors se contracter en une cible visuelle qui place le double corps monade en son centre. Dans ce cas, le mouvement des corps agit sur le paysage. Dans une autre vidéo à double projection, Panoptique vidéo (2003), les deux artistes semblent formaliser encore davantage leur démarche tout en rendant hommage à certaines pratiques du Land Art de la fin des années 60 basées sur la marche -, on peut penser à Richard Long ou Walter de Maria. Deux panoramiques à 360° décrivent un même paysage - une zone de sable avec un lac et un petit bois en arrière plan - dans lequel marche chacun des artistes, en décrivant un cercle autour de l’axe de la caméra. De façon régulière et pourtant imprévisible, le panoramique, dont le rythme n’est pas calé sur le déplacement des marcheurs, rencontre et suit un moment l’un ou l’autre, identifiable car vêtu différemment. Chacun tourne en rond dans l’espace réel, là où la caméra semble indiquer une traversée du champ en ligne droite ; séparés dans le champ objet, les deux promeneurs se retrouvent dans deux images collées l’une à l’autre dans le dispositif de diffusion. Séparés dans le même paysage qui s’échappe sans cesse, ils sont ressoudés par l’image dans une symétrie approximative. Tenir debout dans le cadre n’est pas chose si aisée quand on est deux et qu’il n’y a pas d’arbre pour vous soutenir
Françoise Parfait pour Vertigo
